INTERVIEW – Lord Esperanza et « Drapeau Blanc », acceptation, tolérance et une pointe d’égotrip

Lord Esperanza. Ce nom s’était déjà pas mal propagé l’année dernière, à l’occasion de la sortie de son projet « Polaroïd« , mais son premier album « Drapeau Blanc » contribue à étendre l’influence de l’artiste aux multiples facettes. On retrouve ce personnage ambivalent, partagé entre trap égotrip, et textes plus poétiques. Sur ce nouveau projet, Lord Esperanza semble avoir beaucoup travaillé sa plume, et ouvert son coeur. On en parle avec lui.

 

Dans Ton Jukebox : On se le disait tout à l’heure en off, la dernière fois qu’on s’est vus c’était en février 2018, à l’occasion de la sortie de “Polaroïd”. Moins d’un an et demi après, t’as quand même sorti 3 projets. Tu dors la nuit ?

Lord Esperanza : Ouais ça travaille beaucoup ! Mais on kiffe cette vie. Je suis jeune, je suis dans la fougue du moment, ça ne va pas durer toute ma vie. Je pense que c’est une question de moment. C’est cool, j’ai la chance de travailler avec des gens super réactifs, qui sont force de proposition. Donc je pense que tout ça me nourrit aussi dans la volonté d’aller plus loin, de faire toujours plus de choses.

 

DTJ : Dans notre dernière interview, tu avais dit aussi que ce qui te faisait peur avec le succès, c’était la baisse de productivité que ça pouvait engranger. Au final, tu t’en sors plutôt bien.

Lord Esperanza : Oui. Enfin succès, pour moi on y est encore loin. En effet, j’ai beaucoup travaillé. Mais j’ai un peu changé de vision là-dessus, je vais essayer de calmer un peu le rythme. Je vais peut-être faire autant de morceaux, mais en sortir moins pour choisir les meilleurs.

 

DTJ : T’as fait Colors aussi entre temps. Ça t’a apporté quoi ça, peut-être un peu plus de visibilité à l’international ?

Lord Esperanza : Ça a contribué à ouvrir des portes, ça c’est sûr. Par exemple, pour des festivals à l’étranger. Je pense que ça a dû jouer. Après j’ai un super agent international qui s’occupe très bien de moi, j’ai une chance inouïe, qui s’appelle Jade et que j’embrasse. Mais c’est vrai que ça m’a ouvert plein de portes, que c’était une expérience de ouf. Je produis des artistes aussi sur mon label Paramour. Il y a une fille dessus qui s’appelle Saly, et là elle vient de faire Colors aussi.

 

 

DTJ : T’as fait le Planète Rap aussi pour la sortie de « Drapeau Blanc ». Ça fait quoi d’avoir sa semaine de Planète Rap ?

Lord Esperanza : C’est un rêve d’enfant qui se réalise. C’est un truc de ouf. C’est une fierté maximale. Quand j’étais jeune j’écoutais les Planète Rap de mes idoles. Je réalise même pas qu’on a fait ça, c’était pas palpable, même quand j’y étais.

 

DTJ : T’as fait une soirée juste avec des filles pendant ton Planète Rap. Pourquoi t’as décidé de faire ça ?

Lord Esperanza : J’ai décidé de faire une soirée qu’avec des filles parce que je me sens proche de cette nouvelle génération qui défonce, avec plein de filles super talentueuses, comme Yseult, Sally bien sûr, Chilla, comme Tessa B, Barbara Pravi. Ensuite, même si je ne suis pas énormément renseigné sur la cause féministe, je trouve que le besoin d’équité est énorme. Je me sens proche aussi de cette lutte, parce qu’elle me touche en tant qu’homme. C’était cool de faire ça sur Planète Rap, ça changeait un peu, les filles ont toutes répondu présentes. C’était un moment vraiment particulier, donc je les remercie toutes.

 

DTJ : On va se pencher un peu sur « Drapeau Blanc » quand même, parce que c’est ton nouveau bébé, c’est ton premier album, qui est sorti il y a une semaine. T’es content de la façon dont laquelle il a été accueilli jusqu’à maintenant ?

Lord Esperanza : Grave. Retours de ouf, trop gentils, les gens ont trop kiffé. On a eu une belle promo, les gens sont chauds, on est en tournée, il y a le Bataclan à la fin de l’année. Franchement c’est un rêve hein.

 

Je me suis plus rapproché du moi initial, moins camouflé derrière “Lord”.

 

DTJ : Drapeau Blanc fait donc écho à « Drapeau Noir », un EP que tu avais fait aussi avec Majeur Mineur. Est-ce que ce titre “Drapeau Blanc” peut vouloir dire que tu as fait la paix avec toi-même, avec la personne que tu es ?

Lord Esperanza : Il y a un peu de ça oui, parce que je me suis plus rapproché du moi initial, moins camouflé derrière “Lord”, ce truc un peu arrogant qui en fait était juste l’illustration même d’un manque terrible de confiance en moi. Et je pense que ça a un peu joué, je me suis beaucoup plus livré, je suis allé dans des choses beaucoup plus personnelles. J’ai évoqué des trucs que je n’avais jamais évoqués, comme “Château de sable”, “Comme ça”, “Si je meurs demain”, “Le pont des paradis perdus”. Il y a pas mal de chansons assez persos en réalité, chose qui est nouvelle pour moi. Je pense que ce côté sans filtre j’en avais besoin, et “Drapeau Blanc” il est un peu mélancolique mais il y a un peu plus de lumière sans mauvais jeu de mot, de volonté de rédemption et tout, s’accepter soi-même, et pousser l’autre à s’accepter, d’être dans la tolérance.

 

DTJ : Dans “Comme ça” justement tu parles aussi de ce besoin de reconnaissance que t’as eu et que tu as peut-être encore aujourd’hui, et qui te pousse au final à faire des morceaux égotrip comme “Oh Lord” ou des choses comme ça.

Lord Esperanza : Ouais. Il y a un peu de ça. Et puis après ça s’explique par mon histoire personnelle. J’ai pas parlé de ma mère dans cet album, mais ça a joué aussi, comme dans le développement de chaque être humain. Et puis la volonté de transmettre un message, d’être entendu, mais pour dire quelque chose, utiliser ma parole à bon escient, comme dans “Le silence des élus”, en référence direct à “L’insolence des élus”. Parce que en fait je pense que Lord Esperanza c’est un vecteur, c’est un prisme, et c’est juste Théodore qui s’exprime à travers. En réalité Théodore et Lord Esperanza c’est la même personne. C’était pas toujours le cas avant, il y avait un peu un filtre, qui venait d’une personnalité qui a changé aussi! Parce que quand j’avais 17-18 ans, que je commençais à écrire des morceaux égotrip, je me prenais vraiment pour un ouf ! En fait, je ne voulais pas voir que j’avais peur de l’échec donc je m’auto-persuavais. Ça a pris son temps, et au final pas tant que ça parce que je commence tout juste ma carrière, entre guillemets, si on peut parler de carrière. Mais je suis content en tous cas d’avoir pu déconstruire ça rapidement.

 

DTJ : D’ailleurs en parlant du fait que tu commences tout juste ta carrière, j’ai vu une interview où on te disais que c’était étonnant que tu sortes ton premier album si tard, mais moi, au contraire, j’ai trouvé ça étonnant que tu le sortes si tôt.

Lord Esperanza : C’est marrant il y a un truc qui revient tout le temps depuis que je fais du rap c’est que je fais tout vite. Cigale, tournée, merchandising, il y a plein de trucs qui sont arrivés vite, et en même temps, ça fait quand même longtemps que je travaille. Mais oui, il est arrivé tôt, mais il est arrivé au moment où il devait arriver, j’ai pas trop choisi. C’est le neuvième projet quand même. Je pense qu’à l’avenir je ferai attention à faire peut-être autant de chansons mais à ne choisir que les meilleures, ce que j’ai essayé de faire dans « Drapeau Blanc ».

 

 

DTJ : J’ai l’impression que dans “Drapeau Blanc”, on retrouve un peu plus de poésie qu’avant dans tes textes. J’ai l’impression que les textes sont plus travaillés.

Lord Esperanza : Peut-être oui. Comme c’est le premier album en plus je me suis mis une pression particulière pour les textes. Le paradoxe c’est que c’est fluide. Si ça ne vient pas naturellement c’est que c’est altéré par une volonté de démonstration et j’ai vraiment eu envie de ne pas montrer ce côté technique, d’être plus dans l’essentiel notamment dans des chansons plus perso.

 

DTJ : Justement, je trouve que t’as un peu laissé ce côté multi-syllabiques à fond pour laisser la beauté du texte primer.

Lord Esperanza : Oui, je m’en détache. Je pense que je suis encore en chemin, parce que forcément je suis un rappeur et je dois désapprendre ça. Mais je m’en détache doucement. Il y a encore des trucs : “Petit Lord est triste et rêve d’être artiste, il enchaîne les femmes et brise les coeurs jusqu’à ce que ça se retourne contre lui et que sa traîtrise l’écoeure.” Par exemple cette phrase j’en suis content. Il n’y en a pas beaucoup dans l’album où j’arrive vraiment à dire un truc très perso et en même temps avec une belle forme, et où tout est en rythme. Mais ça prend du temps.

 

On savait déjà en faisant Drapeau Noir qu’il y aurait un Drapeau Blanc, on ne savait juste pas quand.

 

DTJ : Pour faire l’album, ça a été un commun accord avec Majeur Mineur, c’est un décision que vous avez pris à deux ?

Lord Esperanza : Oui, on savait déjà en faisant Drapeau Noir qu’il y aurait un Drapeau Blanc, on ne savait juste pas quand. “Le silence des élus” c’est aussi un truc que j’ai vite eu en tête, la chanson “Drapeau Blanc” aussi. Du coup ça a demandé beaucoup de travail en amont, et c’est vraiment un album à deux. Majeur Mineur a tout composé, à l’exception de deux trois titres où des copains ont composé avec lui. On a tout réfléchi ensemble, la tracklist, la promo, la communication.

 

DTJ : Dans Drapeau Blanc, un son m’a un peu intriguée. C’est “Le Pont des Paradis perdus”. Je pense que c’est aussi le but qu’il soit un peu énigmatique. Qu’est-ce que représente un paradis perdu pour toi ?

Lord Esperanza : En fait c’est tous les espoirs et les rêves qui ne peuvent pas s’accomplir. Un paradis perdu c’est un regret pour moi. C’est quelque chose qui aurait pu être, mais qui n’est pas parce soit tu ne t’es pas donné les moyens, soit la vie a fait que ce n’est pas possible. L’idée de ce morceau, mais c’est volontaire en effet de ne pas l’avoir trop illustré, c’est de pousser l’autre à l’accepter, à être dans l’acceptation. Tout est juste. Si ça arrive c’est que ça doit arriver, si ça n’arrive pas c’est que ça ne doit pas arriver. Il y a aussi un écho à une histoire personnelle, puisque j’avais un oncle qui a eu un destin tragique. J’en parlerai dans une autre chanson je pense. Dans le prochain album tu comprendras !

 

DTJ : Tu as quand même encore ce contraste assez marquant entre Lord et Esperanza, même si tu essaies de te détacher de ce besoin de reconnaissance. Aujourd’hui c’est encore hyper présent, et en même temps c’est ce qu’on aime aussi chez toi ces morceaux égotrip.

Lord Esperanza : Oui, c’est clivant. De toutes façons je n’arrive pas à choisir, j’aime les deux… Je m’ennuierais à faire un seul des deux. La remise en question, la volonté d’aller plus loin, de rajouter des voix gospel par exemple dans “Le pont des paradis perdus”, des violons, je trouve ça tellement excitant. Et puis tu sais, à un moment dans un texte de rap, faut trouver une punchline, sur la quatrième mesure tu changes de flow, là faut faire un cut, enfin il y a des automatismes qui se créent, et pour moi c’est la première crainte. La zone de confort ça donne des albums un peu fades. Et en vrai je suis content de voir que celui-là plaît parce qu’il est vraiment le reflet de qui je suis et des deux dernières années de vie que j’ai intériorisées. C’est cool de voir que les gens sont touchés alors que c’est des trucs très persos, et en même temps qui peuvent être partagés. Mais je pense que j’ai un cap à passer aussi sur le fait de parler d’autrui tu vois ? Inévitablement je suis jeune, je vis des trucs forts, donc j’ai envie d’en parler. Mais pour moi l’étape suivante c’est être capable d’universaliser des propos qui sont liés à des expériences de vie propres à moi-même. “Château de sable” c’est encore très perso tu vois. Ce qui aurait été fort je pense ça aurait été de faire une chanson sur ça, mais qui peut toucher tout le monde, comme “Papaoutai” par exemple. C’est pour ça que pour moi, Stromae est un exemple suprême. C’est un chemin bien sûr, ça prend du temps.

 

DTJ : Je trouve que cette ambivalence entre les textes plus persos et les textes plus égotrips ça a créé une sorte d’équilibre aussi dans ton album, je pense que s’il avait été que perso il aurait été un peu trop lourd.

Lord Esperanza : Oui c’est sûr, et pareil s’il avait été que égotrip aussi tu vois.

 

DTJ : Ça n’aurait finalement peut-être pas été un album mais plus un EP.

Lord Esperanza : Ouais voilà. Mais j’ai envie de créer des albums maintenant. À deux ou trois exceptions près, où de temps en temps je vais m’amuser peut-être à faire des mixtapes uniquement composées de morceaux égotrip pour certaines personnes. Mais un vrai album pour moi il dure dans le temps, et pour qu’il dure dans le temps il faut des textes qui puissent s’inscrire.

 

 

DTJ : Je trouve que tu te mets de plus en plus en scène aussi dans tes clips, c’est hyper intéressant et ça te va plutôt bien. Est-ce que ça t’intéresserait toi d’avoir une expérience dans le cinéma par exemple ?

Lord Esperanza : Grave. Ça commence là. Il y a des portes qui s’ouvrent, j’ai une agent et tout. C’est juste qu’en ce moment, comme la musique prend beaucoup de place, c’est compliqué, mais j’adorerais oui. C’est une bonne question, bravo, je suis très touché par cette question. Ce serait super kiffant, je pense que ça viendra en temps voulu, mais si ça peut venir je serais très fier.

 

DTJ : Même corvée que l’année dernière. Dans ton jukebox, tu mets quoi aujourd’hui Théodore ?

Lord Esperanza : Je mets Rosalia. Je mets “Why iii Love the Moon” de Phony Ppl, j’adore. Je mets James Blake, le nouvel album. Je mets Mura Masa et Octavian. « Can’t Believe The Way We Flow » de James Blake. PNL, je mets Déconnecté. Le Grand Bleu, Eric Serra, donc la chanson du film. Le Carnaval des Animaux de Camille Saint-Saëns, et beaucoup d’autres choses.

 

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