Chilla, un aller sans retour pour le rap

À l’occasion du concert au Rex de Toulouse le 2 février dernier, nous avons rencontré Chilla. Elle nous a parlé de sa musique, de ses débuts. Focus sur la jeune femme qui bouscule le monde du rap.

 

Dans Ton Jukebox : Ton premier projet « Karma » est sorti il y a 4 mois maintenant. Il a bien été accueilli, tu es contente ?

Chilla : Oui je suis contente. J’ai eu vraiment des bons retours. C’est vrai qu’il y a eu pas mal d’effervescence. J’ai pas eu le temps encore de lire tous les messages et de répondre à tout. Mais la plupart des retours que j’ai eu, que ce soit des médias, des gens sur les réseaux, c’est positif, donc j’en suis très contente.

 

DTJ : Oui, j’ai vu que t’étais passé un peu partout, sur Rapélite, sur OKLM.

C : Oui carrément, j’ai eu des beaux médias.

 

DTJ : Ta musique donne beaucoup d’espoir, elle donne envie de se bouger. Par exemple sur « Aller sans retour » on se dit « allez, on y va ». Parce qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui osent entreprendre les projets dont ils rêvent.

C : Ça me fait plaisir, merci beaucoup ! Oui c’est vrai, en même temps c’est normal, c’est pas simple.

 

DTJ : Écrire des chansons motivantes, est-ce que ça a pour but premier de motiver ton public ou ça te force aussi toi à te pousser à faire des choses ?

C : Dans ma démarche d’écrire, j’ai pas le réflexe de penser directement à comment je peux m’adresser à mon public. C’est vrai qu’en général ça vient d’un besoin d’extérioriser des sentiments. « Aller sans retour », c’était plus ce concept. Je suis fan de voyage, et je n’ai pas vraiment eu le temps ces dernières années de pouvoir partir, faire un gros break. C’est un son qui à la base me motivait moi. Dedans je fais le point, et je me disais « tous les jours je travaille, mais quand est-ce que je peux respirer un peu ». J’aurais pu le faire sur un son un peu plus mélancolique, mais là je voulais avoir cette dynamique, de dire « venez on se bouge ». C’est là que j’ai plus pensé au public, d’un point de vu mélodique et musical. Je me suis dit que je n’allais pas les plomber. J’ai quand même un EP très lourd, donc ce son fait du bien.

 

DTJ : Dans cet EP, le seul featuring que tu as c’est avec Sofiane. Pourquoi tu l’as choisi lui en particulier ?

C : Je voulais mettre aussi le featuring avec Jok’air, mais comme il était déjà sorti, on a dû faire des choix. J’avais l’opportunité de faire d’autres featuring mais je ne voulais pas arriver avec plus d’un sur ce premier projet. Avec Sofiane on fait partie de la même équipe, on enregistre au même endroit. C’était symbolique aussi pour moi, il m’a beaucoup épaulée, il me soutient beaucoup dans ce que je fais. C’était important d’avoir un peu ce grand frère, cette figure. C’est un modèle pour moi. Le morceau « Millionaire » détonne complètement avec l’univers de l’EP. Mais il y a un peu cette thématique abordée avec ironie.

 

DTJ : Ce morceau, Millionaire, il est rigolo dans le sens où vous dites le contraire que ce que disent 70% des rappeurs. Vous dites qu’être riche, ça ne rend pas plus heureux par exemple.

C : Oui, et c’est surtout cette idée de vouloir prétendre avoir des moyens que tu n’as pas. On est dans une génération où maintenant, tout le monde a de la sape, mais à la fin ça mange des pâtes. C’est un peu les trucs de nouvelle bourgeoisie où on est prêt à mettre un salaire dans une veste, mais il y a pas forcément les sous qui s’alignent derrière pour le mois. 

DTJ : Dans tes morceaux, tu fais ressortir une vraie force morale, et beaucoup de positivité. Tu tournes les sujets de société en positif, en voulant faire bouger les choses. Est-ce que tu as toujours eu cette positivité face aux choses ?

C : C’est presque une rigueur que je m’impose. Dans mon adolescence, j’étais quelqu’un de très pessimiste, je me complaisais dans une sorte de mal-être. Je me suis rendue compte que tout était une question de perspective. Cette fameuse phrase du verre à moitié plein et du verre à moitié vide. Bien sûr je relève des choses dans mes textes de l’ordre de la tristesse, de la mélancolie, de la revendication. Mais j’essaye toujours de trouver la lumière à l’issu. C’est un fait de faire des constats de société, mais ce n’est pas une fin en soit. On sait que les problèmes vont encore perdurer, qu’il y en a d’autres qui vont arriver par dessus. J’ai bien conscience que si on fait le point sur tous les problèmes qu’il y a dans le monde, on peut vite être en dépression. Le concept c’est de mettre en avant les choses qui ne vont pas, mais d’extraire le positif de tout ça. Pour moi, toujours se raccrocher à l’espoir est le seul moyen de sortir la tête de l’eau. Si je devais résumer ma façon de vivre en une phrase, ce serait avec la punchline de Keny Arkana : « La vie c’est l’espoir, si tu en as plus t’es comme mort et vivre relève de l’exploit ». Quand je l’ai entendue, j’étais gamine, mais ça m’a directement donné une perspective de vie, je me suis dit que j’allais toujours voir la lumière quoi qu’il arrive.

 

DTJ : Ton morceau « Sale Chienne » est un titre très fort, surtout dans une scène rap française majoritairement dominée par les hommes. À partir de quel moment tu as trouvé ça important d’écrire un morceau féministe, pour montrer les situations misogynes et les inégalités subies quotidiennement par les femme ?

C : J’avais fait mon Planète Rap sur Skyrock, et j’ai été exposée à des commentaires sur les vidéos Skyrock sur YouTube. C’est à ce moment là où j’ai pris vraiment conscience de la violence des réseaux et de la violence de l’exposition. Un jour je suis arrivée au studio, j’ai pété un plomb, j’ai dit à Tefa (producteur de Chilla) : « c’est quoi leur problème ? Pourquoi ils me taillent comme ça sur les réseaux ? Regarde, ils m’insultent de sale chienne », suite à quoi il m’a dit d’aller en cabine et d’écrire un titre.

 

DTJ : Sur ton EP Karma, il y a des thèmes vraiment différents qui sont abordés. Mais il y a quand même une harmonie dans les morceaux. Le but était plus de faire des choses différentes ou de créer une harmonie justement entre des morceaux différents ?

C : 50-50. À la base mon objectif était de faire des titres. J’en ai fait une quarantaine, et après il fallait que je choisisse. Il y en a plein qui étaient à jeter, qui n’étaient pas aboutis. À la base je voulais montrer toute ma palette, montrer tout ce que je savais faire, parler de différentes thématiques, avec différentes sonorités. Mais il y avait trop de choses différentes, on passait du coq à l’âne, ce n’était vraiment pas possible. Donc on a naturellement essayé d’harmoniser tout ça. C’est pour ça qu’il y a des titres comme le featuring avec Jok’AirM.B.D ou encore Mélodrame qu’on a pas pu mettre. Si on avait vraiment voulu les mettre, on aurait dû faire un album, et l’objectif était de ne pas arriver trop prétentieux. Je commence seulement ma carrière, je ne voulais pas arriver avec un album de 18 titres, et trop donner d’un coup. C’était frustrant, de faire des choix, il y a des morceaux que je préférais, d’autres qui étaient nécessaires de mettre. En plus de ça, il faut l’avis de tout le monde. À aucun moment j’estime être seule dans ce que je fais. J’écris, je fais ma musique, mais on est toute une équipe à travailler et porter ce projet. Pour moi, le recul de mes camarades est plus que nécessaire. On a fait des compromis et on a eu Karma.

 

DTJ : Dans les morceaux, on sent que tu dévoiles un peu ton état d’esprit, mais ça ne rentre jamais dans le personnel non plus.  Est-ce que, plus te dévoiler, est quelque chose que tu aimerais faire plus tard ?

C : C’est vrai qu’à aucun moment on ne rentre vraiment dans le « vif du sujet ». J’aimerais, mais je suis pleine de pudeur. Ma vie ne me concerne pas uniquement, mais aussi mes proches. J’aimerais vraiment donner plus, donc j’essaye, ces temps-ci j’écris beaucoup, et je pense que sur les prochains titres qui sortiront, vous allez en apprendre un peu plus sur moi. Mais c’est encore délicat. Il y a des sujets que je n’aborderai sûrement jamais, ou alors en sous-entendu. Il y a des épreuves de ma vie qui me concernent, d’autres qui sont liées à d’autres personnes. Moi j’ai choisi d’être exposée, mais je n’ai pas choisi d’exposer l’intimité de mes proches. Ça peut être fait autrement, avec une story telling, un personnage et tout ça, mais c’est vrai qu’il y a des sujets qui sont parfois tellement sensibles que c’est difficile de les transposer sur page. Je pense qu’il y a un travail analytique à faire peut-être au préalable. Après c’est bien de donner son état d’esprit, mais je n’ai pas non plus envie de tomber dans des textes moralisateurs, ou juste être témoin de choses et être passive.

DTJ : C’est un des rôles qui est difficile en tant qu’artiste. Par exemple, quand tu veux faire du rap engagé, tu n’as pas forcément envie de faire la morale à tout le monde non plus.

C : Oui, c’est pour ça que j’essaye de trouver un juste milieu avec l’ironie. Je suis très ironique comme personne, je fais beaucoup d’humour noir, de second degré. Pour moi c’est important quand je dénonce de toujours avoir du recul. D’un point de vue personnel, je trouve ça fort les artistes qui ont le recul de pouvoir parler de leur intimité. C’est ce que je faisais beaucoup au début de mon écriture, et plus j’ai été exposée, plus j’ai eu du mal. Mine de rien, c’est montrer ses faiblesses aussi. Et exposer ses faiblesses c’est donner des armes pour se faire battre. Il Faut être sûr de soi quand on dévoile notre intimité.

 

 

DTJ : Tu as une formation classique à la base. Tu as fait beaucoup de violon.  Est-ce que ça t’a été bénéfique dans la construction de ta musique ?

C : Bien sûr. J’ai eu un violon entre les mains à 6 ans donc forcément ça a fait travailler mon oreille. Mon père était un grand pianiste, ma mère jouait un peu, et chantait un peu. Le violon m’a accompagné toute ma vie. J’ai fait mes études autour de ça, j’ai passé un bac musique, j’étais au conservatoire. Tout tournait autour de la musique. Mais je n’avais pas la liberté d’expression que je voulais dans le violon. J’ai un gros problème d’investissement et de rigueur quand je ne me sens pas libre dans ce que je fais. Le conservatoire m’a mis une rigueur qui m’a bloquée. Quand j’ai eu mon bac, j’ai tout arrêté. J’essaye de temps en temps de réessayer parce que j’aimerais vraiment prendre mon violon sur scène un jour. En plus Matou (DJ de Chilla) est violoncelliste donc ce serait le feu. Mais pour moi le rap ça marque la rupture avec l’autorité dont j’ai été dépendante toute ma vie. Quand je suis devenue majeure, je voulais décider de ma vie. Je voulais faire mon rap, et galérer si j’ai envie de galérer. Je travaille vraiment beaucoup pour le rap. Mais je n’arrive pas à me dire chaque jour qu’il faut que je joue une heure de violon pour que dans trois mois je sois sur scène avec. 

DTJ : Tu chantes aussi bien que tu rap. Tu préfères qu’on te considère comme une rappeuse, ou comme une chanteuse plus largement ?

C : Je suis « rateuse » ou « chanpeuse » comme tu veux. Je fais du son, c’est tout. Parfois je crie sur scène. Je ne sais pas danser par contre. Je chantais avant de rapper, mais je ne pense pas que l’étiquette soit nécessaire. Je tiendrai toujours aux deux. Et je pense que je ne me désolidariserai jamais de l’un ou de l’autre. Il y aura forcément des titres qui seront uniquement chantés, et d’autres uniquement rappés. Mais si je peux encore dans 10 ans kicker sale tant mieux. Et puis si je n’avais pas kické je ne serais pas là non plus. 

DTJ : Quels artistes ont pu t’influencer, te donner envie de faire du rap ?

C : À peu près tous les artistes que j’ai pu écouté. Ceux qui m’ont donné envie d’écrire, quand j’étais gamine, c’était Youssoupha, Diams, Keny Arkana. Quand j’ai  commencé à rapper, j’écoutais déjà Caballero, JeanJass… C’est plutôt eux qui m’ont donné envie de rapper. À la base, j’étais passionnée de rap, d’écriture, et de thèmes. Ce que j’ai kiffé c’était justement le second degré. Au début, je disais un peu n’importe quoi. Et après je me suis dit que je pouvais dire des choses dans mes textes. C’est qu’après que j’ai pris de la maturité dans mes textes. La plupart des rappeurs m’ont inspirée, même les meufs comme Lauryn Hill, et tous les gens que j’ai vu sur scène.

 

DTJ : Dans tes interviews, on te parle souvent beaucoup du féminisme. Comment tu voudrais qu’on se souvienne de ta musique, est-ce que tu voudrais qu’on se souvienne de ce côté féministe ?

C : Ouais ils adorent ça, c’est un peu marketing pour eux. J’assume amplement mon combat, je suis à 200% droite dans mes baskets, je sais les positions que j’ai, je sais les idéologies que j’ai, je sais aussi que je ne suis pas représentante des femmes, je ne suis pas directrice d’une association. J’ai ce recul, comme quoi j’ai un combat, mais je ne veux pas que ma musique soit réduite à ce combat. C’est un combat que j’ai parmi 10 000 autres. J’aime vraiment parler autant de revendications, que de moi tout simplement. Je sais qu’il y a des femmes qui ont été touchées par mon discours féministe, et je ne serais jamais aussi honorée que quand ma musique résonne chez des gens. Que ce soit le féminisme, ma vie, un son égotrip, ou un « Aller sans retour », pour moi le plus important est que les gens se soient retrouvés et aient aimé ma musique. Le féminisme pour moi ça peut devenir une boule attachée à mon pied qui me suit parce que certains ne verront que le mot « féminisme » et ne voudront pas s’ouvrir à ma musique alors que ce n’est pas le principal. Pour moi, l’idéal c’est de trouver le juste milieu entre le côté engagé et le côté chill.

 

DTJ : Le site s’appelle Dans Ton Jukebox. Qu’est-ce que tu mets dans ton jukebox aujourd’hui ?

C : Je vais mettre « Location » de Khalid et Egyptian Luvr feat. Aminé de Rejjie Snow.

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